NEF : « La guerre ne se fait pas que sur le front, mais aussi dans les actions de fond »
Active depuis janvier 2022, l’association Nos étudiants en France (NEF) se donne pour mission d’améliorer la vie universitaire des jeunes ukrainiens. A l’approche des trois ans de l’invasion russe en Ukraine, le président et fondateur de l’association Nikita Sydorenko, ainsi que les membres actives Sofiia Popova et Sofiia Klimenchuk dressent un tableau de la situation des étudiants ukrainiens en France.

Membres de NEF pendant la journée de l’indépendance de l’Ukraine, Toulouse, 2023
Plus de 3500 Ukrainiens étaient inscrits dans l’enseignement supérieur français durant l’année scolaire 2023-2024 (Campus France). Contraints de fuir la guerre pour la plupart, ils ont été précipitamment plongés dans un système dont ils ignoraient le fonctionnement. Entre soutien administratif et organisation d’événements solidaires, NEF se donne les moyens d’améliorer l’intégration de ces étudiants, sur fond de défense des intérêts de leur pays en France.
Quels sont les objectifs de l’association Nos étudiants en France ?
Nikita Sydorenko : L’idée est de créer une communauté unie. Officiellement, l’association a été créée en janvier 2022, dans un contexte de paix. Après le 24 février 2022, tout a changé. On est aussi devenu une association étudiante défendant la justice, les intérêts de notre pays, et la vérité avec une plus grande équipe. La guerre ne se fait pas que sur le front, mais aussi dans les actions de fond. Au-delà de cet aspect, on reste une association classique. On informe les jeunes ukrainiens, les parents, et ceux qui sont encore à l’école et qui souhaitent intégrer l’éducation supérieure française. On organise aussi des événements pour se réunir et passer du temps ensemble.
Sofiia Popova et Sofiia Klimenchuk, comment avez-vous entendu parler de l’association ?
Sofiia Popova : Comme j’avais déjà commencé mes études supérieures en Ukraine avant l’invasion à grande échelle, j’en ai entendu parler par Campus France Ukraine, une organisation rattachée aux institutions françaises. Je suis d'abord allée sur le compte Facebook de l’association, puis dans le groupe Telegram. Ça m'a aidé, j’ai reçu des informations sur les dépôts de candidature à l’université par exemple.
Sofiia Klimenchuk : J’ai vu sur le chat Telegram qu’il y avait une présentation de l’association à Nancy. Je n’ai pas pu venir, mais j’ai regardé les diaporamas de présentation, et ça m’a intéressé.
Pourquoi avez-vous décidé de créer une association particulièrement dédiée aux étudiants ?
Nikita S : Il y avait la volonté de créer un lien entre les nouveaux, les anciens et les actuels étudiants ukrainiens en France. Donc j’ai d’abord créé un chat sur Telegram en juillet 2021. Ça commençait à se développer, donc j’ai pensé à faire quelque chose de plus efficace et plus grand. Il y avait déjà une association d'étudiants ukrainiens en France, mais elle était inactive, donc je me suis dit pourquoi pas.
Pourquoi avez-vous décidé de devenir membres actives de l’association ?
Sofiia P : Je me suis dit pourquoi pas, en plus du fait que j’étais déjà en licence Information et Communication. Je pense que les connaissances que j’ai acquises en France pouvaient être utiles pour informer la communauté étudiante ukrainienne et aider plus de personnes à obtenir le diplôme européen, qui pourrait être utile pour le parcours professionnel, mais aussi pour le retour après la guerre et aider notre pays pour le futur.
Sofiia K : Moi aussi, quand j’ai vu que l’association cherchait des membres, j’ai pensé au fait que j’étais en licence d’Information et de Communication, et que ça avait beaucoup de lien avec l’activité de l’association. Également, elle permet d’avoir un réseau d’Ukrainiens partout en France. Et je me suis dit que ça serait bien d’être un peu plus engagée.
Par rapport à vos expériences personnelles, mais aussi à ce que vous constatez au sein de NEF, quels sont les problèmes auxquels sont confrontés les étudiants ukrainiens en France ?
Sofiia K : Ce que j’ai le plus vu, c’est la difficulté pour un grand nombre d’Ukrainiens de s’inscrire à l'université. Beaucoup ne connaissent pas Parcoursup. En plus, on n’a pas passé le bac, donc il faut chercher comment faire des équivalents à ce diplôme. Il y a de nombreuses questions que les Ukrainiens posent à ceux qui sont déjà étudiants en France. Comment fait-on pour réussir ? Comment fait-on pour trouver un logement universitaire ? Comment fait-on pour obtenir les bourses ? Tout ce qui est par rapport aux documents administratifs, c’est le plus compliqué.
Nikita S : Ça dépend de la période dont on parle. Entre février et mars 2022, et février et mars 2025, les problèmes ne sont pas les mêmes. Un an après le début de la guerre, tout le monde, dont les universités françaises, voulaient aider les Ukrainiens. Que ce soit au niveau des questions liées au CROUS, ou des candidatures aux universités. Les procédures n’étaient pas difficiles, on pouvait continuer les études facilement. Mais maintenant la plupart des universités veulent que les Ukrainiens candidatent sur Parcoursup. Sans le bac français, c’est possible, mais cela reste un défi. Il y a aussi la question du statut. L'administration française insiste de plus en plus sur la nécessité de modifier le statut de protection temporaire en titre de séjour étudiant. Si pour les travailleurs, ce changement a un impact limité, il représente une problématique pour les étudiants. En perdant leur statut de boursier, ils se voient contraints de travailler le maximum d’heures autorisées par leur titre de séjour, ce qui complique leur vie universitaire. De plus, avec les familles qui sont souvent éloignées, certains étudiants se retrouvent contraints de travailler pour subvenir à leurs besoins. Mais, vient également l’obstacle de la barrière de la langue pour trouver un travail. Il manque alors des cours de français.
A votre échelle d’association, que mettez-vous en place pour pallier ces problèmes ?
Nikita S : Actuellement, on fait des publications et on diffuse le maximum d’informations dessus, notamment à propos des cours de français dans les villes. On a même fait des stories sur Instagram concernant les cours avec tous les détails écrits en ukrainien. Maintenant, on a des projets pour l’avenir. Par exemple, on va avoir notre propre liste d’enseignants de français, la plupart ukrainiens, pour les répertorier facilement. On va également faire un partenariat avec la Maison étudiante à Paris, pour peut-être faire plus de cours de langue en présentiel. Le nombre de ces cours diminue, on espère pouvoir en discuter avec les universités partout en France.
Accompagner le retour des étudiants ukrainiens en Ukraine fait-il partie de vos objectifs ?
Nikita S : Oui, mais ce n’est pas encore la question aujourd’hui. Le travail a déjà commencé, par exemple on va faire une journée de réunion à Paris avec une psychologue ukrainienne pour sensibiliser à la question du retour. On veut aussi inviter un des représentants de l'État ukrainien qui travaille dans le domaine de la jeunesse, pour expliquer l’état actuel de la guerre, et quels sont les plans d’avenir. Mais il faut continuer à sensibiliser en France. Par exemple, on a maintenant le plus grand service postal ukrainien Nova Post, qui vient d’ouvrir ses portes. Ça montre qu’on peut toucher cette atmosphère de travail ukrainien en France. Il faut continuer à informer, soutenir, et motiver les étudiants pour que l’Ukraine reste sur la carte et que les Ukrainiens s’implantent partout en Europe.
Vous agissez surtout en dialoguant avec les universités françaises, avez-vous des contacts avec le système universitaire ukrainien ?
Nikita S : On a eu quelques contacts avec les universités ukrainiennes en 2022 pour établir de nouveaux partenariats avec les universités françaises, en ciblant où les étudiants ukrainiens étaient les plus nombreux, mais ça n’a pas abouti. Actuellement, nous avons le projet de lancer une école de traducteurs militaires franco-ukrainiens, car les soldats français forment beaucoup les soldats ukrainiens, il y a toujours besoin d'interprètes. On souhaite aussi commencer le dialogue concernant l’éducation de la jeunesse ukrainienne en France, pour en former certains à devenir officiers militaires. Mais avec le contexte politique et militaire actuel, de nombreuses idées restent en suspens.
Le 24 février 2025, ce sera le 3e anniversaire de l’invasion russe. Actuellement, des négociations sont en cours avec les Etats-Unis comme médiateur. Comment voyez-vous personnellement l’avenir de la situation ?
Nikita S : Ça fait peur pour la jeunesse comme pour le reste de la population ukrainienne. Notre pays n’a pas les cartes en main pour avoir une position de force dans les négociations, il ne faut pas être politicien ou travailler dans les relations internationales pour le voir. La situation ne s’améliore pas. Même avec les Américains qui ont commencé les négociations, nous n’avons pas le sentiment que notre voix puisse être la plus entendue. A ce stade, on attend surtout un cessez-le-feu, ce qui nous semble plus réaliste qu’un arrêt de guerre.
Sofiia P : Je partage cet avis, la situation de paix paraît compliquée à imaginer.
Sofiia K : Je suis d’accord aussi, la situation est compliquée. C’est difficile de dire quelque chose de cette situation, car on ne sait pas tout pour pouvoir prédire.
Avez-vous prévu des événements avec l’association dans le cadre de cette date marquante pour le conflit ?
Nikita S : Le 27 février, on aura des réunions en hybride (en présentiel et en distanciel) : la première avec une psychologue ukrainienne, la deuxième avec un représentant d’ État qui travaille dans le domaine de la jeunesse ukrainienne. La dernière réunion sera à propos des activités de notre association réalisées depuis le début du conflit. Le 28 février à Paris à la maison des étudiants, on a aussi la diffusion du film 20 jours à Marioupol, ayant remporté un Oscar en 2024.
Lisa SEILER