«La guerre fait partie de mon quotidien» : portrait de Sofiia Klimenchuk


Sofiia Klimenchuk, jeune ukrainienne de 18 ans, a quitté son pays d’abord pour l’Allemagne afin de retrouver son père puis pour la France. Elle revient sur son parcours du début de la guerre jusqu’à sa vie actuelle.

 

Sofiia Klimenchuk [Photo : Paul Obrist]

« Je n’ai jamais cru en cette guerre » dit Sofiia. Pourtant, le 24 février 2022, le monde se réveille avec stupeur. La Russie lance une « opération spéciale », comme l’annonce Poutine, en Ukraine. 

La jeune ukrainienne arrive au Café des Artistes de manière timide, elle ne connaît pas encore bien tous les endroits de Nancy. Pourtant, dès sa prise de parole, une jeune fille confiante aux yeux clairs dans lesquels on peut voir un regard déterminé se distingue. Son accent est bien présent et ses idées tout autant. Le soir du 23 février 2022, elle est chez sa meilleure amie. Depuis plusieurs semaines des rumeurs circulent autour d’une éventuelle invasion russe mais elle n’y croit pas, « je me rappelle que le soir juste avant l’invasion on en a parlé avec mon amie et je lui ai dit que ça ne pouvait pas arriver ». Elle apprend l’invasion en se réveillant. « Ma mère m’a appelé pour me dire de ne pas aller à l’école et qu’il fallait que je rentre vite, je n’y croyais toujours pas ». Sofiia vit à Nijyn, une ville de l’oblast de Tchernihiv, au nord-est de l’Ukraine et comptant plus de 70 000 habitants. La métropole dispose d’un aérodrome, pris d’assaut dès le premier jour. 

Elle prend une grande respiration, « Quand je rentre chez moi tout le monde est stressé, on prépare des sacs avec des médicaments et des documents si on doit partir ». Quand les gens ne s’attèlent pas à faire leur sac, ils sont dans les magasins, les pharmacies ou à la banque pour récupérer tout ce dont ils ont besoin. Durant les 3 premiers mois, « Nous, les Ukrainiens, ne pensons pas que la guerre allait durer aussi longtemps, on se dit que ça va encore durer une semaine et c’est fini ». Après ce début de guerre, « on a changé d’avis et compris que ça allait durer » dit-elle en hochant la tête de gauche à droite. 

«Tout me manque»


Lorsque la guerre démarre, le père de Sofiia est en Allemagne pour travailler et n’est pas revenu. Des discussions sur un éventuel départ commencent et rapidement « Ma mère voulait partir, moi et ma petite sœur aussi mais il fallait préparer ce départ et trouver comment partir ». La famille ne possède pas de voiture, les bus ne passent plus car c’est trop dangereux. Malgré le risque, des volontaires ukrainiens prennent des gens à des endroits précis et les emmènent dans des bus en passant par des routes discrètes. « Je ne sais pas où l’on était, les fenêtres étaient fermées, on ne voyait rien » raconte-t-elle. Arrivé à Kiev, la capitale, le bus fait une pause et des gens sont là pour demander « si on a tout ce qu’il faut au niveau nourriture, eau ou médicaments ». Tout au long de la route, la jeune ukrainienne passe par des « checkpoints » et remarque, qu’avant tout, ces points de passage sont là pour repérer les russes qui essaieraient de s’enfuir. Elle décrit l’atmosphère du bus comme « bizarre » et dit que « beaucoup de femmes pleuraient en laissant leur mari ». 

Après plusieurs heures de bus, Sofiia arrive en Pologne « on a été recueilli par des bénévoles polonais, ils nous ont offert tout ce qu’il faut pour passer la nuit ici et pour vivre ». Après une journée dans le pays, direction l’Allemagne, elle y passera 10 jours. Puis cap vers la France où elle sera placée dans une famille d’accueil, « je voulais venir dans ce pays car j’ai appris le français à partir de 10 ans et c’était important pour moi d’aller dans un pays où je comprends la langue ». Arrivée en juin, elle fait sa rentrée en seconde puis sa première dans un lycée français. En parallèle, elle passe l’équivalent du baccalauréat ukrainien qui lui évite de faire sa terminale. Elle commence sa licence information-communication sans avoir une idée précise de ce qu’elle veut faire par la suite. 

Plus de 2 ans après son arrivée, après une longue hésitation et une longue réflexion « Oui je suis heureuse, j’aime faire mes études à l’université, j’ai quelques amis ici, mais je ne suis pas vraiment heureuse tant qu’il y a la guerre en Ukraine, j’y pense tous les jours » dit-elle. « Tout me manque, ma maison, mes amis, ma ville, mon école où même la mentalité ukrainienne » raconte-elle avec un large sourire. Malgré ce manque, la jeune ukrainienne ne se voit pas retourner vivre en Ukraine pour le moment « Je veux construire ma carrière en France et peut-être un jour y retourner vivre. Après la guerre le pays aura besoin de spécialistes et je sais que la restauration du pays repose sur ma génération mais, au vu de la situation financière du pays, je préfère rester ici ». 

Sofiia est optimiste quant à l’avenir de son pays « Je pense qu’on va gagner et on veut récupérer toutes les régions conquises ». Elle sait que l’après-guerre ne va pas être facile, mais « je crois aux Ukrainiens, on va y arriver, on est une nation qui peut tout surmonter ». 



Paul OBRIST