
Samuel Nowakowski à la manifestation contre les mesures d'austérité du budget français, le 18 septembre 2025 [archive Lisa SEILER]
« Il y aura toujours des patrons pour vendre une IA qui vous « remplacera » mais qui ne saura pas faire votre métier » : Samuel Nowakowski, chercheur en informatique
Samuel Nowakowski, maître de conférences à l’université de Lorraine et membre de l’Observatoire de l’IA Grand Est, démonte les idées reçues concernant l’impact de l’intelligence artificielle sur le marché du travail.
Confortablement installé dans son bureau du campus Lettres de Nancy, l’auteur de L’essentiel de l’intelligence artificielle (2024) réfute l’idée d’une domination inéluctable de l’IA sur les emplois de demain. Selon lui, une meilleure compréhension de ses limites et de ses dysfonctionnements ainsi qu’un usage mesuré de cette technologie permettront d’en proposer une vision plus nuancée et réaliste.
Avec quel objectif l’intelligence artificielle a-t-elle intégré les logiques de productions humaines ?
Avec l’idée de « remplacer », ou de « simuler ». De remplacer au bon sens du terme, quand une tâche est pénible ou qu'elle sera mieux faite par une machine. Mais il y a aussi la notion de « simuler » certaines caractéristiques propres à l'humain, bien que ce soit clair que l'automatisation de l’IA a vocation à remplacer les humains dans la chaîne de production.
Vous parlez de « vocation à remplacer les humains dans la chaîne de production », il y a donc des métiers à risque ?
Il ne faut pas forcément toujours le voir du côté du risque. Il peut y avoir des métiers ou des activités intéressants à remplacer, où il faut sortir l'humain de la boucle pour des raisons de dangerosité, de pénibilité et de difficulté, comme la manutention dans une chaîne de montage.
La vraie question c'est : que devient cet humain ? Et là, on a une transition à effectuer. On sait qu'on peut le remplacer, mais il faut ensuite le former ou adapter le travail pour qu’il soit plus adapté ou plus en phase avec ce que l'humain sait faire, et surtout dans des conditions moins pénibles et difficiles.
Dans une tribune publiée dans Le Monde, l’économiste Grégory Verdugo explique que le marché du travail ne peut pas disparaître avec l'IA. C’est une thèse à laquelle vous adhérez ?
Oui. L'IA générative peut être un soutien, mais on ne peut pas considérer qu'elle nous remplace. On le voit déjà en médecine, par exemple. L’IA aide, mais il n'est pas question de remplacer l'humain.
C’est une tentation de considérer que l'humain est remplaçable. On voit l'exemple terrible en Iran ou à Gaza. On remplace l'humain dans la chaîne de décision sur des théâtres de guerre. Avec tous les désastres que ça représente, car la machine n’est pas capable d'identifier réellement une cible, on va raser un quartier pour descendre quelqu'un.
Il y a une forme de risque de considérer que c'est acceptable. Il faut conserver l'humain dans la boucle.
Ce même auteur évoque que cette idée de disparition du marché du travail est « une idée de prophétie fracassante » alimentée par « la frénésie d'investissement dans ce secteur »…
Ça me plaît bien. Déjà, il y a une frénésie, certes. Elle n’est pas du tout recevable. Elle y sert, en plus, une économie circulaire, et qui, le jour où elle va s'écrouler, fera des dégâts considérables. Il y a une nécessité de se poser, de réfléchir et de toujours déterminer l'IA à la bonne place.
Aujourd'hui, on part du principe qu'il faut des gros systèmes, terribles pour l'environnement, terribles pour l'exploitation des humains, qu'on ne voit pas. Et ça implique du travail inhumain.
Vous êtes professeur à Science Po Nancy, à l'École des Mines et en licence information et communication. Ces domaines se transforment-ils avec l’IA ?
Oui. Ce matin même, je faisais un cours sur le journalisme et l'IA par exemple. À la fois, l'IA est utilisée par les grandes directions pour remettre les gens au pas. En gros, « faites gaffe parce que sinon, on va vous remplacer par de l'IA. » Il y a une forme de domination qui s'installe. Et la deuxième chose, c'est que dans un monde où il faut produire, être performant, être compétitif, etc., on réduit le métier de journaliste à un métier vidé de son sens, même si ce ne sont pas tous les médias.
Il y a des usages de l'IA qui sont vertueux : pour analyser des grandes quantités de documents dans le cadre des Epstein files, des choses comme ça, il y a besoin d'outils pour aider à faire le tri. Mais il ne faut pas oublier que le métier de journaliste, c'est d'aller explorer. L'IA, elle, n'ira jamais sortir du cadre. Donc le métier se transforme, mais ne disparaît pas.
Alors, comment assurer un bon usage de l’IA au travail ?
Par la formation. Par exemple, l'université a été impliquée dans les mutations de l'industrie pour former les gens à d'autres métiers et acquérir d'autres compétences. Lorsque les usines de l'industrie sidérurgique ont fermé ou évolué, il a fallu former massivement et travailler à cette évolution, à la reconversion, etc.
Le seul souci, lorsqu’on voit l'IA générative – qui n'est pas l'IA au sens large - et la vitesse à laquelle elle s’est diffusée dans le monde actuel, c’est que former les gens, ça prend du temps. C’est ça, le gros problème : on subit des changements rapides qui ne sont pas compatibles avec le temps nécessaire à l'évolution de la société, des métiers, la formation…
Il ne faut surtout pas en avoir peur mais se la réapproprier
Finalement selon vous, faut-il craindre l’IA dans le monde du travail ?
Non, il ne faut surtout pas en avoir peur mais se la réapproprier. Il faut la comprendre et ne pas accepter de ne pas savoir faire. Plus d'un Français sur deux utilise l’IA tous les jours.
On voit que dans beaucoup de métiers, on ne se pose même plus la question « est-ce que je sais faire ? » Car la machine saura faire pour moi. Ça, c'est le risque parce que c'est tentant pour passer moins de temps sur nos tâches. Il faut se dire qu’il y aura toujours des gens pour vendre à votre patron une IA qui vous « remplacera » mais qui ne saura pas faire votre métier. Le conseil que je donne à la jeunesse, c'est de rester compétente. C’est ainsi qu’elle pourra utiliser l’IA au bon endroit.