
« Ceux qui comptent » : un film signé Jean-Baptiste Leonetti, alliant comédie cynique et tragédie
Mercredi 25 mars sort « Ceux qui comptent », le nouveau long-métrage de Jean-Baptiste Leonetti. Le réalisateur s’est accompagné de Pierre Lottin, l’un des acteurs principaux du film, pour une présentation en avant-première le 9 mars à l’UGC Nancy Saint-Jean.
Avant-première du film « Ceux qui comptent » le 9 mars à l’UGC Nancy Saint-Jean [Raphaël TRIBALLEAU]
D’un côté il y a Rose, mère de famille de trois enfants, remplie d’une joie de vivre lui permettant de ne pas craquer sous les problèmes qui lui sont envoyés par la vie. Elle n’est pas pauvre, simplement fauchée. De l’autre côté se trouve Jean, un homme solitaire et renfermé, souhaitant simplement qu’on lui « fiche la paix ». Amenés à se croiser, c’est à la fois brisés par la malchance et par les mauvais coups du destin que Rose et Jean vont finir par devoir cohabiter. Au sein de cette famille hors norme, Jean va très rapidement devenir un élément indispensable au bon fonctionnement du noyau familial.
Rose et Jean interprétés respectivement par Sandrine Kiberlain (Rose) et Pierre Lottin (Jean), nous plongent dans un drame familial, prenant le malheur pour en faire une force en intégrant l’humour dans la tragédie de la vie.
Une énième mise en lumière de la misère comme sujet de divertissement
« Ceux qui comptent », c’est une histoire poignante, qui touche le cœur et fait pleurer. C’est aussi une histoire mêlée à une vision de la misère déjà vue et revue sur grand écran. Reprenant l’archétype de personnages issus de classe moyenne ou ouvrière à qui la vie n’a pas fait de cadeaux, le sujet n’est plus si tabou que ça étant donné qu’il est évoqué dans au moins un film français par an. Pour autant, cette vision tournée en cynisme est réussie. Le film porte une scénographie charmante, des décors au style miteux et kitsch qui fonctionnent et aident tout de suite à ressentir le cadre de vie appauvri dans lequel vivent les personnages. Amenés dans une vie rêvée de banlieue, la France moche devient un idéal glorifié pour les familles dans le besoin.
Malgré tous ces efforts de décors et d’ambiance, cela n’empêche pas un amer arrière-goût d’idées reçues issues d’un cinéma critique et élitiste. À la sortie de la salle obscure, le sentiment est lourd, mais la critique l’est encore plus : le sujet instrumentalise la pauvreté des classes moyennes comme une tragédie servant au divertissement des plus aisés spectateurs. Cela donne une légère pensée que rire de pleurer sur la misère devient une activité ludique pour ceux qui profitent d’un accès large à la culture…
Quand bien même ce sentiment néfaste peut vite être gracié. Avec un scénario qui allie à la perfection humour et pleurs, c’est par l’initiation du spectateur aux problèmes de santé, de la malnutrition au mensonge, que le film réussit à survivre tout autant que ses personnages. Pour les plus assidus cinéphiles, il ne sera pas difficile d’anticiper le dénouement final dès les premières minutes. Admettons que l’ambiance posée et détendue des personnages vient cela dit empêcher toute réflexion sur le potentiel plot twist de la scène suivante. Bousculé entre des blagues travaillées ainsi que des dialogues qui agrippent le cœur par la puissance des mots et par le jeu des acteurs, le public subit une déferlante d'émotions. Aussi touchant que drôle, c’est le cœur lourd et les yeux rougis par ces 90 minutes que les spectateurs ont quitté la salle, après un tonnerre d'applaudissements pour le nouveau-né de Jean-Baptiste Leonetti. Était-ce une ovation méritée ? Pas convaincu.
Révélations du grand écran, un jeu d’acteur transcendant
S’il y a bien une éloge à faire pour ce film, c’est pour le jeu d’acteur de l’entièreté du casting qu’il faut la faire. Pierre Lottin, connu pour son rôle de “Tuche Daddy” dans la saga Les Tuche, se révèle dans l’incarnation du personnage de Jean. Accompagné par Sandrine Kiberlain dans le rôle de Rose, le duo joue l’illusion d’un faux couple divaguant entre gêne et respect mutuel avec brio. On ressent une réelle cohésion entre les deux acteurs, qui malgré leurs personnages éloignés par leur force de caractère, laissent échapper une réelle compassion l’un pour l’autre. Et pourtant, la palme d’or du jeu d’acteur ne leur reviendra pas cette année. Ils ont tous les deux été détrônés par les trois acteurs jouant le rôle des enfants : Alexis Rosenstiehl, Louise Labèque et la toute jeune Alma Ngoc, qui pourraient bien être les révélations de l’année 2026.
C’est en adolescent rebelle que l’acteur Alexis Rosenstiehl se fait remarquer. Le jeune au caractère bien trempé donne au spectateur l’envie de se fâcher contre le personnage, révélant un jeu calibré. Ce jeune artiste très prometteur risque de construire une longue carrière, ancrée dans les pas d’un potentiel mentor comme Pierre Lottin ayant lui aussi débuté dans sa jeunesse. Louise Labèque, quant à elle, décroche une prestation touchante, dans le rôle d’une jeune étudiante en école de mode, s’en voulant d’impacter la vie financière de sa mère. Mais le coup de cœur est décerné à Alma Ngoc, âgée d’à peine 10 ans lors du tournage du film. Elle se révèle comme la vedette du film à chacune de ses apparitions, apportant cette douceur et ce côté enfantin au drame. La distribution des rôles est validée, et le cinéma français risque bien de voir naître une nouvelle vague de jeunes acteurs talentueux. Si le film et son scénario plutôt bancal réussissent à être appréciés, il faut remercier la qualité obtenue par l’équipe d’acteurs complémentaires.
« Ceux qui comptent » joue des émotions du spectateur en laissant ce dernier découvrir de fil en aiguille deux êtres brisés, une famille dans la détresse qui essaye de survivre. Jean-Baptiste Leonetti réussit son pari de raconter un drame familial. Il permet au spectateur de vivre les chamboulements des personnages avec compassion. Aboutissement d’une envie de représenter les classes sociales les plus démunies sur le grand écran, peut-être faudrait-il quand même viser un autre public que les élites. Il ne faut pas oublier que ceux qui comptent réellement, ce ne sont pas uniquement les adeptes de la misère pour se détendre au cinéma… Ce sont aussi Rose et Jean, ceux qui n’ont pas les moyens de s’offrir une place pour voir l’histoire de leur vie adaptée sur grand écran.