
CAN 2025 : des valeurs originelles à l’épreuve du Maroc
Du 21 décembre 2025 au 18 janvier 2026, le Maroc a accueilli la 35e édition de la Coupe d’Afrique des nations. Plus qu’un simple tournoi de football, la CAN se voulait historiquement un espace d’affirmation politique, culturelle et symbolique pour les peuples africains. Entre tensions géopolitiques, débordements et sanctions records, la compétition interroge : le sens originel de la CAN n’a-t-il pas été mis à mal ?
Photographie du stade lors de la CAN 2025
Créée en 1957, en pleine vague de décolonisation du continent africain, la Coupe d’Afrique des nations s’est imposée comme bien plus qu’une compétition sportive. Pensée par et pour les Africains, elle devait incarner une émancipation face aux puissances coloniales et une affirmation des identités nationales naissantes. Pourtant, près de soixante-dix ans plus tard, la CAN 2025 organisée au Maroc a parfois donné l’image d’un tournoi sous tension permanente, où les enjeux politiques, économiques et médiatiques semblent avoir pris le pas sur l’idéal fondateur.
Une compétition née comme acte d’émancipation africaine
La Coupe d’Afrique des nations naît dans un contexte profondément politique. En 1957, la Confédération africaine de football (CAF) est créée après d’âpres négociations avec la FIFA, et la première CAN est organisée à Khartoum, au Soudan. À une époque où la pratique du football avait longtemps été contrôlée, voire interdite aux populations locales par les colons, l’enjeu est clair : reprendre possession d’un sport importé et le transformer en outil d’unité continentale.
Comme le rappelle au média l’Humanité, le journaliste et spécialiste du football africain Charles Moukory : « la CAN est née en Afrique par les Africains, elle n'est pas un fait colonial. Il serait dommage de ne pas respecter cela ». Cette compétition devient alors un espace d’expression collective, où chaque sélection nationale représente une victoire symbolique sur l’histoire coloniale et une affirmation de souveraineté.
la CAN est née en Afrique par les Africains, elle n'est pas un fait colonial. Il serait dommage de ne pas respecter cela
Des symboles politiques toujours vivants dans les tribunes
Au fil des éditions, la CAN a conservé cette dimension mémorielle et politique. La CAN 2025 en a offert une illustration saisissante avec la figure devenue emblématique de Michel Kuka Mboladinga. Supporter de la République démocratique du Congo, il s’est figé dans les tribunes en statue vivante de Patrice Lumumba, héros de l’indépendance congolaise assassiné en 1961.
Ce geste, largement relayé sur les réseaux sociaux et salué par la CAF, a rappelé que les stades africains restent des lieux d’expression politique et historique : « Sa présence, sa posture et surtout son message ont traversé le tournoi comme un fil invisible reliant les stades à l’histoire du continent ». Dans un football de plus en plus mondialisé, ces symboles rappellent que la CAN demeure, pour beaucoup, un espace où se raconte l’histoire africaine. Présent sur place au Maroc, le journaliste de Brut Édouard Gning résume cette portée singulière du tournoi : « la CAN est l’un des rares moments où toute l’Afrique se réunit autour d’un même objectif : valoriser le continent africain à travers le football ».
Quand la ferveur bascule et brouille l’héritage de la CAN
Mais cette charge symbolique s’est aussi transformée, lors de cette édition marocaine, en une tension parfois incontrôlable. La finale entre le Maroc et le Sénégal, marquée par des incidents violents, des décisions arbitrales contestées et des sanctions disciplinaires d’une sévérité inédite, a durablement terni l’image du tournoi.
Face à ces scènes, l’émotion a dépassé le cadre sportif. « Je pense à tous les enfants, dont les miens, qui sont devant leur télévision et qui sont en train d’assister à ça. Eh bien, très sincèrement, ça met les larmes aux yeux », a confié le commentateur de BeIN Sports Julien Chaput, résumant le malaise suscité par cette finale sous haute tension.
Sur le terrain, certains joueurs ont tenté de préserver l’esprit du jeu. Refusant de s’inscrire dans cette dérive, Sadio Mané a rappelé une exigence morale héritée de l’histoire de la CAN : « On va jouer comme des hommes. » Une déclaration qui sonne comme un rappel à l’ordre, tant l’engagement excessif des acteurs : joueurs, supporters, instances, semble parfois entrer en contradiction avec l’idéal d’unité et de fraternité qui présidait à la création de la compétition.
Entre ferveur populaire, revendications identitaires et dérives violentes, la CAN 2025 apparaît ainsi comme un révélateur. Celui d’un tournoi toujours chargé de sens, mais confronté au défi de rester fidèle à ses valeurs originelles dans un football africain désormais pris dans les logiques de la mondialisation et de la surenchère émotionnelle.