
6 millions de joueurs, 0 caméra : le paradoxe du tennis de table français
Avec un record historique dépassant les 250 000 licenciés cette saison, le tennis de table séduit en masse mais reste marginalisé à la télévision. Souvent réduit au simple loisir estival, ce sport de haute exigence peine désespérément à asseoir sa légitimité. Reportage au cœur des clubs amateurs nancéiens pour décrypter ce paradoxe médiatique.
Un match des 32e de finale lors des Jeux Olympiques de Paris 2024 dans l’Arena Paris Sud
« Quand j’explique à ma famille, à mes amis et à mon entourage que je pratique le tennis de table, ils me disent en rigolant : bon bah, ce n’est pas du sport. » Le constat de Yann Dahlem, 21 ans, licencié au club de Ludres-Flavigny TT (Tennis de Table) depuis neuf ans, résume à lui seul le mal dont souffre sa discipline. Dans l’inconscient collectif français, le tennis de table est encore trop souvent confondu avec le « ping-pong ». Une table dans le garage, des raquettes en plastique abîmées et des échanges au ralenti pendant les vacances entretiennent une image difficile à effacer.
Une confusion qui agace autant qu’elle amuse les véritables pongistes. « Les gens ne prennent pas trop ce sport au sérieux, alors croyez-moi, on finit chaque entraînement tué et fatigué ! », lance Antoine Midon, 21 ans, joueur régulier de l’Houdemont ATT (Association Tennis de Table). Parfois contraint de se justifier sur la légitimité et l’intensité de sa pratique, il préfère aujourd'hui sourire, conscient du fossé qui sépare le loisir du dimanche de la compétition. Yann renchérit, désireux de rétablir la vérité du terrain : « Ils pensent que le ping-pong, c’est juste une balle, une raquette et des renvois. Mais c’est un sport physique, autant que le football ou le tennis. À chaque fois, à la fin d’un entraînement, je suis en sueur. Il me faut une activité pour me défouler, j’adore courir partout. »
Une invisibilisation télévisuelle
Mais alors, comment expliquer qu’un sport qui épuise autant ses pratiquants paraisse si inoffensif aux yeux du grand public ? La réponse se trouve en partie dans l’œil de la caméra. À la télévision, l’angle de prise de vue écrase les distances et masque la vitesse fulgurante d’une balle de 2,7 grammes pouvant facilement dépasser les 100 km/h. Plus grave encore, l’écran masque l’effet, pourtant considéré comme la composante essentielle du tennis de table.
« L’effet et la rotation qui sont mis dans la balle par les joueurs pros sont tout simplement lunaires », décrypte Antoine. « Quand on regarde, on a l’impression que c’est facile, alors que la plupart des gens ne réussissent même pas à remettre la balle sur la table contre un pro. »
Une technicité invisible pour le public non averti, que Yann se plaît à détailler : « Une balle qui ne paie pas de mine, c’est ça qui donne toute la classe de ce sport. Ce sont les différents effets que les joueurs mettent : ça peut être un effet coupé, latéral, lifté… Sans oublier les différents styles de jeu, avec des défenseurs qui ne vont faire que défendre et inversement. » Mais cette richesse tactique reste difficile à comprendre pour un débutant. « Le public pense que ce sont deux hommes qui se renvoient simplement la balle. Mais s’ils se retrouvent en face d’un joueur pro, ils mettront zéro point. » Frustré par ce décalage, Antoine avoue même éviter parfois de regarder les pros : « Bizarrement, ça me frustre, car je me dis que je suis vraiment nul quand je les regarde. »
L’audimat, les sponsors et le numérique comme nerf de la guerre
Derrière cette difficulté à retranscrire la magie du sport à l’écran se cache une réalité économique pesante, parfaitement résumée par Philippe Dahlem, 57 ans, président du club de Ludres-Flavigny TT depuis 2011 et pratiquant depuis près de quarante ans.
« Les chaînes fonctionnent sur l’audimat et la pub. Jusqu’aux frères Lebrun, il n’y avait pas trop de Français qui se démarquaient au niveau mondial... ce n’est pas le ping qui rapportait », analyse-t-il avec réalisme. Un manque de visibilité qui entraîne les clubs amateurs dans un cercle vicieux. « Ce qui n’est pas trop visible par les spectateurs n’intéresse pas forcément les sponsors. À l’inverse, lorsque l’on est visible, les sponsors se proposent tout seuls. Tous les sports méritent un traitement médiatique, mais c’est l’argent qui définit les priorités. » Faute de moyens, difficile pour les petites structures de s’offrir les services d’un entraîneur diplômé, condition pourtant indispensable pour emmener les jeunes vers le haut niveau.
Aujourd’hui, pour voir du tennis de table, il faut s’armer de patience et d’une bonne connexion internet. Après des diffusions peu suivies sur la plateforme Twitch via RMC Sport l’an passé, les droits des grandes compétitions internationales ont été rachetés par le groupe L’Équipe. Une bonne nouvelle en apparence, mais qui cache un parcours du combattant. « Le problème, c’est que ce n’est pas sur la chaîne L’Équipe (le canal 21 de la TNT), mais sur Internet. C’est diffusé sur la chaîne L’Équipe Live, la dixième chaîne du groupe », regrette Yann. « Il faut se connecter, créer un compte pour pouvoir regarder. Je trouve ça dommage, car beaucoup plus de gens auraient été intéressés. Le tennis de table n’est pas encore assez démocratisé à cause de ce manque de visibilité. » Ce passage obligatoire par Internet empêche le téléspectateur curieux de tomber par hasard sur un match épique en changeant de chaîne depuis son canapé.
Quand j’explique à ma famille, à mes amis et à mon entourage que je pratique le tennis de table, ils me disent en rigolant : bon bah, ce n’est pas du sport.
L’héritage familial face aux géants du sport
Pourtant, malgré ce manque de visibilité, le tennis de table français n’a jamais été aussi vivant. Si l’effet « Jeux Olympiques de Paris 2024 » a mis un coup de projecteur inédit sur la discipline, la véritable force de ce sport de l’ombre réside surtout dans sa dimension profondément humaine.
Si la télévision donne parfois l’envie d’essayer, ce sont les proches qui transmettent la passion. Antoine a commencé à manier la raquette grâce à son père. Yann, lui, a naturellement suivi les traces du sien, Philippe, l’actuel président de son club. « Ce n’est pas que la notoriété du sport qui amène les jeunes à se lancer. La télévision n’a pas forcément un impact primordial, il y a surtout une influence familiale », confirme ce dernier.
Le tennis de table reste un sport de passionnés, conscient de sa place dans le monde du sport. « Il y a plusieurs critères qui rendent un sport attractif. À l’origine, c’est un sport britannique, et pourtant c’est en Chine qu’on trouve le plus de pratiquants... c’est aussi une question de culture », rappelle le président de Ludres-Flavigny TT.
Conscient de la situation, Philippe conclut avec une analyse partagée par de nombreux amateurs de la petite balle en plastique : « Avec les frères Lebrun et leurs performances, le ping est un peu plus regardé. Mais il aura du mal, en France du moins, à devenir plus populaire que le foot, le basket ou le handball. Nous, dans notre club, on n’a pas beaucoup d’argent… mais le sport loisir nous va très bien. » Une humilité qui fait tout le charme de cette discipline où l’on continue de transpirer, raquette en main, bien loin des projecteurs.

Yann Dahlem en pleine séance d'entraînement le mardi soir au gymnase de Flavigny-sur-Moselle